Pour la formation générale : culture ou Culture ?

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Auteur : David Tacium, Professeur de langues, Cégep Édouard-Montpetit

Notre système d’éducation semble vouloir préserver l’ambiguïté qui entoure la notion de culture. D’une part, la culture est restrictive : c’est une sorte de temple de l’esprit qui contient tout ce que les gens ont fait et continuent de faire de mieux, voire de génial. D’autre part, la culture est éclatée : elle recouvre tout ce qui est de l’ordre de l’information.

La deuxième définition, qui relativise la culture jusqu’à n’en rien exclure, est d’inspiration anthroposociologique. Des théoriciens comme Pierre Bourdieu et Michel de Certeau1 aiment nous rappeler que tout est un fait culturel, même la façon dont on tient un budget, ferme une porte, tartine son pain. Cet ennoblissement du quotidien serait sans doute louable en soi s’il ne tendait pas à encourager une attitude d’indifférence à l’égard d’œuvres d’exception. Pour ce qui est du domaine des arts proprement dit, il est évident que tout spectacle, tout projet, tout ce qui apporte du divertissement aux sens mérite l’étiquette de culturel. Une belle voix pourrait faire passer toutes les mièvreries imaginables. À la limite, si le public aime, même le talent y serait superflu. Dans un tel contexte, la fréquentation des œuvres de création qui troublent la conscience en allant à contrecourant des idées reçues n’est qu’une pratique culturelle parmi d’autres.

Ce glissement du sens de la culture suit la perte de la notion de progrès. Des plans quinquennaux et d’autres lubies marxistes relèvent d’une autre ère ; maintenant, peu importe ce que l’on fait, pourvu qu’on agisse. « Souffrez-vous de l’indécision ? », nous rapporte un article du carnet des affaires du Globe & Mail, « tranchez alors, foncez » (19 juillet 2003). Notre société a épousé une version capitaliste de la pensée de Narodniki du XIXe siècle en Russie : l’idée que seul le peuple est détenteur de vérité, les intellectuels étant en porte-à-faux, par la nature même de leur démarche. Il y a aujourd’hui le même doute moral de la valeur de l’héritage intellectuel, la même perception de celui-ci comme agression. La vraie culture sera populaire ou ne sera pas.

Selon Jean-Louis Harouel (1994)2, il serait préférable de remplacer le mot « culture », tel qu’on l’entend aujourd’hui, par celui de « custom », emprunté à l’anglais et signifiant coutume. Pour Harouel, affirmer que tout est culturel, c’est en soi une prise de position contre la culture. Ainsi, vanter la prétendue culture des jeunes, mettre le hip-hop sur un pied d’égalité avec la musique classique, cela relèverait d’une stratégie pour enfermer les gens dans leur inculture.

Ce n’est pas le moindre des effets néfastes du postmodernisme que d’avoir fait des termes « culture » et « civilisation » des synonymes. Employés comme adjectifs, pourtant, la différence est flagrante : l’individu est parfois civilisé ; plus rarement et après des années de curiosité et de recherche, devient-il cultivé. Trop souvent, et plus particulièrement au collégial aujourd’hui, on se réfugie derrière une définition purement technique de la culture afin d’escamoter un apprentissage entamé peu ou prou à l’école secondaire. Bien sûr, si tout est culture, il faudrait effacer du vocabulaire le mot inculte !

On m’accusera peut-être d’élitisme mais que peut faire une professeure ou un professeur, au collégial, lorsqu’il constate que ses élèves sont visiblement mal préparés à recevoir un enseignement qui dépasse les rudiments de base ? Comment faire face à ces lacunes ? Le rôle de la formation générale serait alors de faire apprendre à écrire, à parler correctement, communiquer, sans se soucier du contenu culturel, car tout est culturel.

Toutefois, l’élitisme revient par la porte d’en arrière, inévitablement, du fait que les capacités intellectuelles ne sont pas égales pour tous les individus. Le collégial offre donc, plus particulièrement en langue seconde, une variété de niveaux de cours, quatre en l’occurrence. Or, les devis ministériels réservent la formation culturelle aux deux niveaux supérieurs ; les deux niveaux inférieurs étant consacrés à la « communication ». Sans faire de distinction de valeur - il n’existe aucun mécanisme pédagogique pour reconnaître la différence entre les quatre niveaux - le ministère de l’Éducation estime que seule une minorité d’élèves est apte à aborder la « culture » proprement dite, car ici le ministère redonne à la culture ses vraies couleurs. [...]

1 Ces deux penseurs sont mentionnés dans ce document : HAROUEL, Jean-Louis, Culture et contre-cultures, Paris, PUF, 1994.

2 HAROUEL, Jean-Louis, Culture et contre-cultures, Paris, PUF, 1994, p 15.