Auteur : Jacques Boisvert, Professeur de psychologie, Cégep Saint-Jean-sur-Richelieu
Artiste et philosophe, Hervé Fischer approfondit sa réflexion quant à l’impact de l’informatique sur la culture contemporaine. Il est notamment l’auteur du livre Le choc du numérique1, paru chez VLB en 2001, et le directeur du collectif L’âge du numérique publié aux Presses de l’Université Laval en 2003.
Dans ce dernier ouvrage, CyberProméthée, l’auteur annonce son point de vue dès le début de l’avant-propos : « Les instincts de plaisir et de mort, Éros et Thanatos, règnent sur le monde de Freud, le fondateur de la psychanalyse. Mais il a oublié le troisième acteur : l’instinct de puissance. Nous l’appellerons Prométhée, et il est selon nous le moteur de l’histoire humaine. » (p. 9) Hervé Fischer soutient que nous avons la responsabilité éthique d’apprendre à maîtriser cet instinct de puissance qui se tient au cœur de la révolution du numérique. L’auteur développera ses idées en se référant à la mythologie, à la philosophie, à la psychanalyse, à l’histoire de l’art et de la science ainsi qu’à ses connaissances documentées de l’univers informatique. Par la pratique de ce qu’il appelle « la méthode de la fascination critique », l’essayiste croit exercer son jugement critique et nous éveiller aux « fantômes qui règnent jusque dans les illusions du rationalisme le plus rigoureux » (p. 11).
FISCHER, Hervé,
CyberProméthée - ou l’instinct de puissance à l’âge du numérique, Montréal, VLB éditeur, Coll. « Gestations », 2003, 355 p.
Le monde numérique serait la nouvelle utopie du XXIe siècle, avec sa capacité supposée à transcender le réel et à lui donner un sens. Le sentiment d’inachèvement existentiel que ressent l’être humain alimenterait, par compensation, l’instinct de puissance qui domine le monde virtuel incarné par la technoscience contemporaine. Tel que l’observe Hervé Fischer, « Il suffit d’évoquer l’intelligence artificielle, la robotique, la conquête de l’espace, la génétique, l’hyperlibéralisme, les réseaux numériques de communication et la mondialisation, sans même parler des guerres et des conquêtes. L’instinct de puissance y règne en maître. » (p. 56) Dans cette optique, il voit en CyberProméthée le héros de l’utopie technologique contemporaine. Rapportons quelques-unes des manifestations décrites par l’auteur.
Dans le chapitre intitulé La société de l’écran, Fischer avance que la représentation que l’on se fait de la réalité se modifie profondément par l’impact de la culture numérique, au point où la réalité matérielle peut sembler banale et sans substance. Pour décrire ce phénomène, il nous soumet l’opinion suivante : « Nous vivons de plus en plus dans une réalité immatérielle, constituée d’informations, d’images, de nombres et d’effets spéciaux, d’excitations électroniques et de signaux symboliques, qui laissent loin en arrière, comme des sédiments enfouis, les couches sensorielles de la réalité matérielle. » (p. 113) L’humanité investit ses désirs dans le monde des écrans numériques, cet univers psychologique et imaginaire plutôt que matériel, car c’est un univers modelable selon ses fantasmes.
« L’imagination créatrice de la technoscience » est le titre du chapitre dans lequel l’auteur soutient que la science prend aujourd’hui le relais de la création artistique et que la mythologie imprègne la technoscience. Comme le mentionne Fischer, « Nous créons actuellement une véritable mythologie des gènes et des réseaux, nouveaux demi-dieux structuraux de notre cosmogonie numérique. » (p. 157)
Dans le chapitre intitulé Intelligence artificielle et planétaire l’auteur aborde la tendance à attribuer de l’intelligence à l’environnement informatique, tendance qui évoquerait davantage selon lui « un retour en force de la pensée magique » plutôt que la manifestation d’une intelligence rationnelle critique, exigeante et libératrice qui est au cœur de l’humanisme. Il pose une question fondamentale : les ordinateurs sont-ils capables d’apprendre à apprendre, comme le cerveau humain ? D’une manière plus précise, il écrit : « Au-delà du raisonnement linéaire,
1 Voir le compte rendu de l’ouvrage réalisé par Isidore Lauzier dans Pédagogie collégiale, Vol. 15, no 4, mai 2002, p. 32-33.