Auteur : Jacques Désautels, Université Laval et CIRADE
Pierre Foglia (1999), journaliste à La Presse, a écrit un magnifique article à propos de L’Erreur Boréale, le documentaire produit et animé par Richard Desjardins. L’image la plus forte du film, dit-il, est celle où l’on voit un avion s’élever au-dessus des arbres d’où l’on peut constater qu’il n’y a plus de forêt derrière la lisière d’épinettes mais plutôt « un désert griffé par les ongles d’acier des abatteuses » (p. A-5). Cette mince lisière d’épinettes laissées debout le long des lacs, des rivières et des chemins, constitue un véritable trompe-l’œil. En produisant ainsi l’illusion d’une forêt, les grandes papetières appuyées par les technocrates à l’emploi des gouvernements québécois successifs perpétuent, à l’abri des regards indiscrets et à l’insu de la population, la vieille pratique dévastatrice des coupes à blanc. Bien plus, ajoute Foglia, le film de Desjardins est une œuvre universelle car l’idéologie technocratique qu’il met en scène traverse toutes les sphères de la société et, en particulier, la culture, la santé et l’éducation. En ce sens, je tenterai de montrer que le nouveau programme des « Sciences de la nature » revêt la forme d’un trompe-l’œil idéologique 1. En effet, derrière les apparences d’un discours qui incorpore un vocabulaire à la mode, se profile une représentation des sciences antédiluvienne, de facture scientiste, qui ignore les travaux effectués en philosophie, en histoire, en anthropologie, en sociologie et en didactique des sciences au cours des trente dernières années. Parallèlement, je ferai également état de quelques conséquences possibles de cette situation au regard de la formation à la citoyenneté des étudiantes et des étudiants du collégial. Enfin, je tenterai d’esquisser quelques ouvertures sur d’autres possibles en matière d’éducation aux sciences. Mais il importe d’abord de préciser quelques-uns des concepts utilisés pour effectuer l’analyse du programme.
1 La tâche que je me suis assignée, qui consiste à faire une analyse critique de ce programme, est malaisée. La critique dans nos milieux d’éducation est en effet souvent mal interprétée. Elle est la plupart du temps perçue comme une forme de dénigrement, voire d’agression, à l’égard des personnes ou des institutions, d’autant plus si elle est effectuée par un universitaire – l’un de ces personnages qui, selon d’aucuns, habiterait dans une tour d’ivoire quelque part dans les nuages entre ciel et terre, loin du « vrai monde », suivant l’expression actuellement en vogue au ministère de l’Éducation. Mais il est possible de concevoir la critique tout autrement, c’est-à-dire comme un exercice de réflexivité qui permet de contraster des positions, de susciter des débats et de fournir ainsi l’occasion aux uns et aux autres de dépasser leurs positions initiales tout en les intégrant. C’est donc dans cet esprit que je souhaiterais que vous lisiez mes propos, même s’ils peuvent parfois vous sembler outranciers et manquer quelque peu de nuances.
Cet article est le texte intégral de la conférence qu’a prononcée M. Jacques Désautels dans le cadre du dix-neuvième colloque annuel de l’AQPC. Ce texte est paru dans les Actes du 19e colloque.
Dans cet article, l’auteur avance la position suivante : un nouveau programme du collégial, Sciences de la nature, du moins comme il est rédigé, charrie une idéologie dépassée. Cette thèse étonnante est appuyée par une série d’arguments. Compte tenu de l’importance de cette critique, et de la réflexion qu’elle saura engendrer, ce texte devrait susciter un débat d’idées fructueux. Vos réactions sont les bienvenues, en quelques lignes ou en quelques paragraphes, et pourront trouver leur place dans une rubrique consacrée aux lecteurs dans le prochain numéro de la revue. Faites parvenir vos commentaires écrits à l’adresse électronique suivante :
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