Auteur : Luc Desautels, Professeur de philosophie, Cégep régional de Lanaudière à L’Assomption
Dans un premier texte, nous nous étions engagé dans une discussion sur les buts de l’éducation et sur l’anthropologie philosophique sous-jacente à toute entreprise d’éducation. Nous tentions d’alimenter une réflexion sur l’enseignement de l’éthique au collégial en dégageant une hiérarchie des finalités de cet enseignement et en mettant en relief certaines données convergentes quant à la conception de l’être humain nécessairement impliquée par le travail d’éducation : éduquer, c’est d’abord et toujours aider à former un être humain, c’est-à-dire un être capable d’apprendre par lui-même, avec les autres et parmi les autres, en vue d’être libre et pleinement humain.
Nous voudrions poursuivre ici cette étude en philosophie de l’éducation de tradition française et aborder cette fois un sujet bien délicat qui découle du débat sur la conception de l’être humain. Il s’agit du thème de la vérité et des convictions et de leur place dans l’enseignement de l’éthique. La problématique peut se résumer ainsi : lorsque des conceptions différentes de l’être humain commandent des morales différentes et lorsque l’enseignant porte en lui des convictions profondément enracinées, comment alors enseigner l’éthique à ces jeunes adultes qui nous sont confiés ? Autrement dit, si nous n’arrivons pas à nous rallier à quelques données convergentes au sujet de l’idéal humain qu’il convient de rechercher, et si pourtant personne n’échappe à la nécessité de se commettre par rapport à ce qui guide effectivement sa conduite, comment ceux qui enseignent l’éthique au collégial peuvent-ils proposer des pistes signifiantes pour ces jeunes avec qui ils travaillent ?
Pour alimenter cette réflexion, nous partirons du malaise actuel quant à toute prétention à la vérité ; ensuite, en puisant chez certains auteurs qui se sont penchés sur la philosophie de l’éducation, nous montrerons combien cette notion semble pourtant nécessaire pour fonder quelque connaissance que ce soit ; nous verrons aussi combien, au-delà des conventions ou de la recherche du dénominateur commun le moins exigeant, les convictions de l’enseignant, à certaines conditions, peuvent nourrir adéquatement la réflexion et l’autoconstruction de ceux et de celles qui lui sont confiés. En somme, nous soutiendrons le point de vue de Socrate dans le Phédon : il importe de chercher la vérité, de se déclarer, de discuter, d’argumenter, de susciter et d’examiner des objections ; de s’engager totalement, quoi...
Enfin, nous soumettrons une liste de questions découlant de ces propositions et sur lesquelles nous serions désireux d’échanger avec ceux et celles qui s’intéressent à l’enseignement de l’éthique au collégial.
Prenons comme point de départ cette caractérisation de notre époque dépeinte par Edgar Morin. Selon lui, et de façon toute paradoxale, trois vérités fondamentales se trouvent à la base de notre mentalité postmoderne : la première, c’est qu’il n’existe aucune vérité fondamentale ou fondatrice. La seconde, c’est qu’aucun concept de fondement premier ou ultime ne serait même fondable. La troisième, c’est que même le « Réel » n’est plus fondamentalement réel à proprement parler, tout point de départ dans le « Réel » se révélant insuffisant et renvoyant à autre chose que le réel pour se justifier. D’après le résumé que fait Lucien Morin de la pensée de son illustre homonyme, on peut ainsi conclure que « la postmodernité, c’est la résignation obligée devant le fait que [...] une seule vérité fondamentale est certaine, il n’y aura plus jamais aucune première vérité fondamentale certaine ».
Mais alors, s’il n’y a plus de fondement solide, de vérité première, comment départager tous ces points de vue différents, voire contradictoires, sur l’idéal humain à poursuivre, sur la conduite humaine à adopter ?