Auteure : Renée-Claude Lorimier, Responsable des dossiers pédagogiques, Fédération autonome du collégial (FAC)
Dans cet article* qui se veut une réflexion sur l’évolution de la vision de l’éducation au Québec ces dernières années, nous soulignerons comment le nouveau discours, dans un contexte de mondialisation, concourt à la «marchandisation » de l’éducation. De manière plus précise, nous chercherons à montrer que deux phénomènes ont contribué à transformer notre rapport au savoir et à dénaturer le concept d’éducation en formation de la « ressource humaine » : la redéfinition du concept de la réussite et l’approche par compétences.
Reportons-nous aux années soixante. On se rappellera qu’alors, le modèle scolaire valorisé par ce qu’il est convenu d’appeler le Rapport Parent était celui de l’école gratuite pour tous. C’est à cette époque que le gouvernement du Québec a créé le ministère de l’Éducation (1964) et s’est doté d’un système scolaire complet en mettant en place les cégeps et un réseau d’universités publiques. Ces décisions répondaient à un vaste projet de société. L’éducation était considérée comme un bien collectif et comme un vecteur d’intégration sociale et culturelle. De fait, le modèle de l’école humaniste et accessible à tous entraîna la scolarisation de masse et donna lieu à une augmentation de la part du PIB consacrée à l’éducation.
Depuis vingt ans, toutefois, on observe une profonde remise en question de ce modèle scolaire. L’éducation publique est attaquée de toutes parts. On l’accuse de coûter cher, d’être peu efficace, de ne pas être attentive aux nouveaux besoins de la population, de s’ajuster mal ou trop lentement à l’évolution sociale (en particulier, au développement de la société du savoir). En l’absence d’un nouveau projet éducatif collectif, on a assisté à l’éclatement de la mission de l’éducation entre les établissements. On le voit au secteur secondaire, où prolifèrent les écoles à vocation particulière. Au collégial également, les établissements publics tentent, depuis quelques années, de donner des « particularités locales » à la mission légale des cégeps.. Il n’est pas dépourvu d’intérêt de remarquer que l’effondrement du projet éducatif collectif et des valeurs du Rapport Parent coïncide avec la période postréférendaire et la désillusion envers le projet national.
Cette crise de confiance envers le système public correspond aussi à l’émergence du modèle néolibéral et au contexte d’austérité budgétaire. Entre 1981 et 1989, la part du PIB consacrée à l’éducation est passée de 9,3 % à 7,3 % 1. Les pressions sociales en faveur d’une utilisation plus efficiente des deniers publics se sont multipliées, de sorte que le système scolaire était prié de rendre des comptes sur ses activités et d’être imputable de ses choix. C’est ainsi que le réseau collégial a dû épouser la logique de la diplomation à moindres coûts qui, en 1993, conduisait à l’adoption, par le ministère de l’Éducation, de la taxe à l’échec. Quatre ans plus tard, la réforme Marois imposait d’ambitieux objectifs de diplomation : 60 % des jeunes d’une même génération devraient, d’ici 2010, obtenir leur diplôme d’études collégiales 2. Enfin, à l’hiver 2000, dans la foulée du Sommet de la jeunesse, le ministre Legault contraignait les collèges à adopter des plans institutionnels de réussite. En fait, les années quatre-vingt-dix ont été témoins de la promotion d’un modèle de la réussite issu du monde des affaires. L’école qualifiante se substituait peu à peu à l’école humaniste ou citoyenne.
L’idéologie de la réussite ne propose pas vraiment de modèle d’éducation ; le terme « réussite » est en effet un concept vague dont le sens n’a cessé de changer selon les époques et les milieux.