Auteur : Pierre Talbot, Professeur de philosophie, Cégep de Saint-Jérôme
On doit situer la formation générale de niveau collégial dans un contexte large afin d’en apprécier pleinement le sens. Or, ce contexte est celui d’une société démocratique dans laquelle l’éducation des citoyennes et des citoyens est prise à charge par l’État. La démocratie est fondée sur deux principes : l’égalité et la liberté des citoyens. On connaît les efforts faits dans la société québécoise pour assurer l’égalité des chances, en particulier en favorisant l’accès aux études supérieures aux jeunes de toutes les classes, de toutes les origines et de toutes les régions.
Alors, quelle est la mission sociale de l’éducation supérieure ? Doit-elle intégrer encore une composante de formation générale ou doit-elle se consacrer à la formation technique et professionnelle ? Les réponses qu’il nous faut apporter à ces questions doivent autant tenir compte du principe de la liberté que de celui de l’égalité.
La liberté suppose la capacité de faire des choix entre des options qu’il faut être mesure de penser. Elle suppose le sens critique, c’est-à-dire la capacité de penser des alternatives, d’envisager d’autres possibles. La liberté ne peut donc s’exercer qu’à partir d’une position distanciée face au vécu quotidien. L’exercice de la liberté implique la capacité de refuser, voire de se révolter contre l’état actuel des choses. Il demande de pouvoir comparer le réel avec autre chose, avec ce que celui-ci pourrait être ou avec ce qu’il devrait être pour réaliser nos idéaux, pour être à la hauteur de nos espérances ou de nos exigences morales et politiques.
Certaines disciplines réalisent dans la culture cette distanciation critique. Elles sont l’expression même de cette liberté dont on fait le principe de base de notre fonctionnement politique. Ces disciplines sont aussi celles qui, traditionnellement, ont été retenues dans le curriculum de l’éducation libérale et dans la composante de la formation générale des cégeps. Cette distanciation prend différentes formes selon les disciplines. Ainsi, la littérature met le lecteur à distance du vécu quotidien par l’imaginaire, alors que l’histoire met à distance de l’actualité en donnant une position de recul apportée par la connaissance du passé. Les arts plastiques, et en un sens la musique, mettent à distance du monde en nous le faisant percevoir autrement. La connaissance des langues étrangères met à distance de sa propre langue et de la vision du monde qu’elle charrie implicitement en faisant découvrir d’autres cultures et d’autres visions du monde. On dépaysait autrefois les jeunes en leur faisant apprendre des langues mortes, le grec et le latin. La distanciation était alors drastique. C’est cette même distanciation du vécu quotidien par la pensée abstraite que la science radicalise en quelque sorte, puisqu’elle nous introduit dans une réalité scientifique totalement reconstruite à distance de nos perceptions et de nos conceptions naïves. La philosophie, enfin, est un genre culturel indissociable de la raison, elle met à distance du vécu quotidien en donnant accès à un autre monde, celui des idées et des concepts abstraits. Elle est apparue dans le contexte de la démocratie grecque. Les premiers philosophes ont réalisé que la liberté devait être sauvée d’elle-même par la raison, car, sans cette dernière, elle dérive spontanément vers le laxisme, la licence et l’anarchie, qui conduisent éventuellement à la mort de la démocratie. Or, cette menace pèse aujourd’hui autant qu’hier.
La formation générale s’insère dans le clivage opéré par ces disciplines. Quelles que soient finalement les disciplines qu’on retienne pour la formation générale de l’ordre collégial, elles ont toutes la même finalité : distancier les élèves du vécu quotidien. Il est dans la nature même de la formation générale d’être une chose étrange aux yeux des élèves, car elle s’enracine dans un univers étranger et vise à rendre ces derniers étrangers au monde dans lequel ils sont totalement immergés et dont ils n’ont spontanément aucune distance. Il est certain que les élèves perdent leurs repères habituels dans les cours de littérature et de philosophie, et ce, d’autant plus qu’ils aspirent (et y sont incités par la culture de la consommation) non pas à se distancier mais à s’immerger complètement dès maintenant dans la vie routinière de notre société. Toutefois, ce sentiment accru d’étrangeté que les cours de la formation générale inspirent aux élèves ne milite pas contre cette dernière mais indique, au contraire, une urgence renouvelée. Si la démocratie ne peut exister sans liberté ni débat public, la distanciation critique lui est absolument essentielle. Elle constitue la condition de possibilité même de l’exercice de la démocratie. Dans le système public d’éducation d’une société démocratique, doit-on renoncer à la formation générale ? Ou, encore, doit-on adapter celle-ci pour qu’elle soit moins étrange, plus collée sur le vécu des élèves ? [...]