Culture scientifique, épistémologie et pédagogie

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Auteur : Jean-Claude Simard, Professeur de philosophie, Cégep de Rimouski

Intitulée « L'épistémologie », une première version de ce texte figure sur le site du Saut quantique, le Centre d'innovation pédagogique en sciences de la nature au collégial, à l'adresse suivante : www.apsq.org/sautquantique (section « Dossiers chauds »). Développé dans une optique différente, cet article en constitue une nouvelle mouture davantage orientée vers l'ensemble des domaines scientifiques, incluant donc les sciences humaines et sociales.

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Très pratiquée, l'épistémologie est, paradoxalement, peu connue. Vous discutez avec des amis des progrès récents en génétique moléculaire, de clonage humain et de la valeur de ce type de recherche ? Vous faites de l'épistémologie. Un vulgarisateur scientifique s'interroge sur la portée d'une découverte médicale ? Il fait de l'épistémologie. Un physicien propose une réflexion sur les limites de notre connaissance, les avancées récentes de son domaine et leur impact sur notre vision du monde ? Il fait de l'épistémologie. En fait, on s'adonne à l'épistémologie comme monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Mais alors, qu'est-ce au juste que l'épistémologie ? Et pourquoi l'aborder ici ?

Culture scientifique et épistémologie

Avant d'en proposer une première approche, essayons de la situer et d'en justifier l'utilité. L'activité scientifique peut à mon sens être envisagée sous trois aspects. En premier lieu, la science est une entreprise de connaissance. Cette dimension cognitive rejoint d'ailleurs son sens fondamental, tout en constituant sa marque de commerce. Cependant, la science n'est pas issue tout armée de la cuisse de Jupiter : elle est née à une époque précise, a connu des hauts et des bas, s'éclipsant même entièrement durant certaines périodes, bref, c'est aussi une activité historique à part entière et qui a fait l'objet d'un développement complexe et aux multiples avenues. Enfin, c'est une pratique passible de nombreuses applications, dont les retombées sociales sont importantes et variées. Par conséquent, si l'on veut mener une réflexion sérieuse sur l'activité scientifique, il faut prendre en considération ces trois dimensions, distinctes mais complémentaires. Une véritable culture scientifique est à ce prix. D'autant plus que, la plupart du temps, la dimension cognitive de la science, son développement historique et ses retombées sociales sont étroitement entrelacées.

J'ai traité la question du développement scientifique dans «  Histoire des sciences et pédagogie au niveau collégial », paru dans la dernière livraison de Pédagogie collégiale (octobre 2002). Dans ce texte, deuxième et dernier de la série, je voudrais discuter brièvement la dimension cognitive des sciences, analysée par une discipline appelée l'épistémologie.

Approche préliminaire de l'épistémologie

Lorsque l'on aborde l'épistémologie pour la première fois, il faut prendre acte des variations du terme. Pour les Anglo-Saxons, le vocable epistemology évoque en général une branche spécialisée de la philosophie, la théorie de la connaissance. En France, il fait plutôt référence à l'étude des théories scientifiques. On peut réconcilier sans artifice indu ces deux acceptions en assimilant, de manière très générale, l'épistémologie à la théorie de la connaissance scientifique. L'on utilisera surtout ici ce sens, plus proche du versant francophone.

L'épistémologie a donc pour objet d'étude la science et, analytique et réflexive, elle constitue en ce sens une démarche du second degré examinant une activité première. En d'autres mots, « elle veille à faire totalement abstraction des choses que vise la science qu'elle prend elle-même pour objet [...] [et] elle s'assigne comme domaine exclusif d'étude, non pas ce sur quoi porte la science [...], mais ce qu'elle en dit ». Comme tel, elle ne vise donc nullement à faire progresser les connaissances ou à explorer des champs empiriques inédits, par exemple l'observation des astres, des mollusques ou encore d'un nouveau comportement social. Il s'agirait plutôt là, sans doute, des objets et projets des sciences elles-mêmes. En fait, l'épistémologie étudie la formation et la structure des concepts et des théories scientifiques. Elle se penche aussi sur les procédures et méthodes retenues par les praticiens et les praticiennes de la science. Pour être plus précis et complet, on peut dire qu'elle propose en fait quatre champs délimités d'analyse et de réflexion, chacun traitant une série de problèmes particuliers.